
Megève. Le genre d'endroit qu'on porte avec soi.
C'était un matin de janvier. Peut-être cinq heures du matin, peut-être cinq heures et demie — je ne sais plus exactement. Ce dont je me souviens, c'est la fenêtre de la chambre, le volet entrouvert, et cette lumière bleue et froide qui filtrait sur le parquet.
Je me suis levé sans réveiller personne. J'ai enfilé ma veste, ouvert la porte doucement, et je me suis retrouvé dehors.
Megève dormait.
Les rues du village étaient vides, recouvertes d'une neige fraîche qui étouffait chaque son. Les façades des chalets, leurs géraniums gelés, leurs boiseries sombres — tout était immobile. Il faisait un froid sec, propre, le genre qui pique les narines et qui réveille quelque chose d'animal en soi.
J'ai marché jusqu'à la place de l'église. Et là, j'ai levé les yeux.
Un cirque qui enveloppe
Ce qui m'a frappé, ce n'est pas un sommet en particulier. C'est l'ensemble. La façon dont Megève est posée dans son cirque, entourée de toutes parts par des masses sombres qui commençaient à blanchir à leurs crêtes sous la première lumière. Le Mont d'Arbois à l'ouest, encore dans l'ombre. Le Mont-Joly plus loin, plus haut, sa silhouette découpée dans un ciel qui virait du bleu nuit au gris perle. Et Rochebrune, juste en face — familier, presque rassurant, comme s'il gardait le village depuis toujours.
Il y a des lieux qui font ça. Qui vous enveloppent sans prévenir.
J'avais skié des dizaines de fois dans des stations plus grandes, plus connues. Mais Megève, ce matin-là, m'a donné quelque chose que les autres n'avaient pas : le sentiment d'être dans un creux du monde, protégé, loin de tout. La vallée est étroite juste ce qu'il faut. Les sommets sont proches juste ce qu'il faut. Rien n'est écrasant, rien n'est trop petit. Tout est à l'échelle humaine.
Le temps suspendu
Je suis resté longtemps sur cette place. Les premières lumières des boulangeries ont commencé à apparaître. Une voiture de livraison a traversé le village au ralenti. Un chien a aboyé quelque part sur les hauteurs.
Et moi, je regardais ces sommets qui se réveillaient — l'Alpette, le Mont-Joux, l'Aiguille Croche au fond. Ces noms que je n'avais pas encore appris à ce moment-là, que j'ai cherchés plus tard sur une carte pour mettre des mots sur ce que j'avais vu.
C'est souvent comme ça avec les lieux qui comptent. On les vit d'abord, on les comprend ensuite.
Ce que les lignes gardent
Quand je regarde aujourd'hui l'illustration topographique de Megève — ces cent lignes qui tracent la vallée vue du nord vers le sud, qui dessinent les épaules du Mont-Joly, les pentes douces du Mont d'Arbois, le creux où se niche le village — je retrouve exactement ce sentiment du matin de janvier.
Pas une photo. Pas une carte. Quelque chose entre les deux.
Les lignes ne montrent pas Megève telle qu'elle est. Elles montrent Megève telle qu'elle se ressent : un creux de montagne, une géographie qui protège, un relief qui dit tu es là, tu peux souffler.
Un endroit qu'on porte
Je ne sais pas si tout le monde a un endroit comme Megève dans sa mémoire. Un endroit où le corps se souvient avant que la tête comprenne. Un endroit qu'on porte avec soi longtemps après être rentré chez soi.
Si c'est le cas, vous savez déjà de quoi je parle.
Et si ce n'est pas encore Megève — peut-être que c'est l'heure d'y aller.


